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Discours de clôture de l'assemblée plénière des évêques
Par VDARMENDRAIL le 26/03/2021 23:00, cet article a été lu 19905 fois.

Discours de clôture


La session de printemps de l’assemblée plénière des évêques de France est chaque année moins longue que celle du début novembre. Celle-ci n’en a pas moins abouti à des décisions importantes ; elle a connu aussi des temps de réflexion dont les effets ne seront pas immédiats. Elle s’inscrit dans une séquence, celle des mois écoulés depuis l’assemblée de novembre, marquée par le maintien des précautions sanitaires, par moments desserrées, par moments renforcés ; par l’assemblée plénière extraordinaire que nous avons tenue en visioconférences fin février dernier pour réfléchir au sens de la responsabilité quant aux violences et agressions sexuelles commises dans l’Église ; par la publication le 1er février d’une déclaration à propos de l’antisémitisme ; par le travail parlementaire sur le projet de loi confortant les principes de la République. De tout cela, je voudrais rendre compte devant vous, évêques mais aussi vous toutes et tous qui écoutez ce discours et qui vous intéressez à la vie de l’Église catholique ou qui vous êtes intéressés spécialement à cette session-ci. Je voudrais aussi rendre compte du temps que nous avons consacré à réfléchir à la conversion écologique nécessaire sous le titre : « Produire et créer, quelle empreinte ? » et à la formation des futurs prêtres.


Peut-être le savez-vous : les archevêques se sont presque tous réunis à Lourdes avec le président et les deux vice-présidents, le secrétaire général et les secrétaires généraux adjoints et quelques membres des équipes de la Conférence indispensables pour le bon fonctionnement d’une session. Les autres évêques et les invités de la première partie de l’assemblée, consacrée à la crise écologique et aux transformations auxquelles elle appelle ont participé à l’assemblée par visioconférences. Ici, à Lourdes, nous avons eu la chance de bénéficier d’un temps exquis. Nous voulions surtout représenter ici toute l’Église de France, attachée au sanctuaire de Lourdes, se confiant très spécialement en ce moment de son histoire à notre Dame de Massabielle. Venus de toutes les régions de France, nous voulions porter près de la Vierge Immaculée, si attentive aux peines humaines, les défunts de ce temps d’épidémie, les familles endeuillées, les personnes malades de la covid-19 ou d’autres maladies, les soignants de tous ordres qui se mobilisent avec tant de générosité depuis désormais plus d’un an. Nous avons prié à toutes ces intentions, à toutes vos intentions, très spécialement lors des messes célébrées chaque jour et lors du chapelet que nous avons prié en lien avec les pèlerins présents et celles et ceux qui le suivent par internet, en la fête de l’Annonciation, hier jeudi.


Notre session a commencé, presque sans transition, après la prière des Laudes mardi matin et finalement dans le droit fil de celles-ci, par la louange de Dieu. La conférence de M. Paul Colrat, notre premier intervenant, a en effet été tronquée d’une partie de son introduction, si bien que les premiers mots entendus commentaient le titre de l’encyclique Laudato sì, en soulignant que le Pape appelait à la louange, et non pas pour louer la nature ou la terre mais Dieu lui-même : « Loué sois-Tu, Seigneur ! » Alors même que les inquiétudes, voire les angoisses, sont nombreuses face aux exigences de la crise écologique dans laquelle nous nous trouvons, alors même que nous avions à décider comment poursuivre notre écoute des personnes victimes et essayer de leur faire du bien alors qu’elles avaient subi tant de mal, alors même que beaucoup de diocèses souffrent d’un nombre réduit ou très réduit de vocations au ministère sacerdotal, il était bon qu’il nous soit rappelé que l’élan premier de notre âme peut être la louange du Seigneur : « Loué sois-Tu, Seigneur ! » Dans un monde qui a bien des raisons de s’inquiéter, commencer ainsi ne pouvait pas être anodin. Nous vivons par le don généreux que Dieu nous a fait et nous fait ; nous vivons à partir d’une bonté originelle qui imprègne tout le réel, plus profondément que ce qui s’impose si évidemment au regard.


L’exclamation de saint François d’Assise, nous le savons, ne jaillit pas d’un élan enfantin ni d’une admiration devant le spectacle de la nature qui oublierait les drames qui s’y déroulent. Saint François compose son cantique dans la fin de sa vie, au milieu de grandes détresses physiques et morales, en le laissant monter d’une âme profondément travaillée, affinée, renouvelée, par ce qu’il a vécu, ce qu’il a vu et entendu, ce qu’il a compris dans l’intensité de son existence. La nature n’est pas pour nous un tout englobant dans lequel nous aurions à nous fondre ou par laquelle nous devrions consentir à nous laisser absorber, elle est un don qui nous renvoie au Donateur et qui nous appelle à une relation à ce Donateur et aussi à tous les êtres et à tous les humains.


Car une caractéristique de l’être humain est qu’il ne se contente pas, il ne peut pas se contenter, d’habiter la nature telle qu’elle est. Il a besoin de la transformer, de la façonner, pour la rendre bienfaisante pour lui et pour y trouver de quoi répondre à ses besoins mais aussi à ses désirs ou à ses rêves. Nous n’avons plus guère de traces de la manière dont nos ancêtres préhistoriques aménageaient leur habitat, même si les traces laissées nous permettent quelques conjectures, mais nous sommes encore et toujours émerveillés et émus devant la beauté des dessins qu’un certain nombre d’entre eux ont laissés. L’humanité n’a pu se contenter de jardiner la terre, elle l’a creusée pour en extraire des minerais et fabriquer des ustensiles de cuisine, des bijoux, des objets cultuels et aussi des armes. Paul Colrat nous a bien montré comment la foi en la création ou plutôt en Dieu créateur nous conduisait face à la nature à une attitude qui ne pouvait certainement pas être d’appropriation, car l’appropriation devient facilement prédatrice et destructrice, et réduit la nature à un ensemble de ressources à exploiter, mais pas non plus être essentiellement de sauvegarde ou de préservation, comme si l’idéal de la nature était d’être transformée en parc naturel, et c. Nous avons compris que la traduction française du sous-titre de l’encyclique de François était trompeuse : elle rend par « sauvegarde » ce que les autres langues rendent par « soin ». L’encyclique ne nous appelle pas à sauvegarder la nature comme s’il s’agissait de la maintenir en l’état ou de la ramener à un état pré-humain, elle nous encourage plutôt à prendre soin de la nature en tant que maison commune, c’est-à-dire d’accompagner le développement de la nature de manière à lui permettre d’exprimer ses virtualités fécondes ou bienfaisantes afin que tous les humains y trouvent de quoi se déployer dans toutes les dimensions de leur être, un des critères de la justesse de notre soin étant que tous trouvent une place qui leur soit bénéfique.


Ce seul énoncé fait apparaître ce qui appelle un salut. La capacité de production et de création de l’être humain devrait nourrir notre admiration et notre action de grâce. Il faut constater, hélas, que son exercice s’accompagne presque inévitablement de destruction, d’abus, d’exploitation exagérée, et que toute appropriation tourne presque fatalement la confiscation, la prédation, et par conséquent à la domination sur d’autres humains ou à leur exclusion.


Il se trouve que nous avons entendu, dans la liturgie de la Messe, des passages du chapitre 8 et du chapitre 10 de l’évangile selon saint Jean. Or, tout au long de cet évangile, il est question de l’œuvre de Dieu, des œuvres bonnes que Jésus fait, des œuvres du diable, etc., et des œuvres que nous, humains, produisons. Le problème spirituel peut être formulé ainsi : l’être humain ne peut pas ne pas œuvrer, ne pas produire des œuvres, qui sont des actes ou des objets, mais peut-il vraiment espérer faire l’œuvre ou les œuvres du Père ? Plus dramatiquement encore : pourquoi l’être humain, dès lors qu’il œuvre, qu’il agit, ne peut-il pas ne pas faire un peu ou beaucoup de mal, ne pas apporter de la destruction, des déchets, des situations d’injustice, d’exploitation et d’aliénation ou, dans un autre domaine, celui des relations, mais la logique est la même, ne peut-il pas ne pas risquer de blesser, de déranger, d’inquiéter, d’humilier les autres ? Toute l’histoire adresse cette question, et la crise écologique la rend plus insistante encore.


Nous vivons, je crois, un moment très spécial de l’histoire de l’humanité : comme jamais sans doute, nous sommes conscients que les activités humaines ou les réalités humaines, même les plus nobles, celles qu’il y a quelques décennies, on glorifiait sans mauvaise conscience, ont toujours transporté en elles des ambiguïtés porteuses de mort. Nous savons aujourd’hui massivement que nous ne pouvons guère produire sans polluer l’atmosphère ou les rivières, sans générer des déchets qui finissent par souiller la terre, de même que nous ne pouvons cultiver ou extraire ou fabriquer ou commercer sans générer des structures d’inégalités plus ou moins destructrices. Nous mesurons mieux qu’aucune époque avant nous combien tout acte de production si réjouissant, bénéfique, voire admirable soit-il, s’accompagne d’effets négatifs et est suscité par des intentions qui ne sont pas toutes claires. Plus terrible encore : si nous nous disons que l’œuvre de Dieu, c’est que nous aimions, nous constatons aujourd’hui que l’amour lui-même peut engendrer des situations destructrices. Tous les humains sont appelés aujourd’hui à un examen de conscience drastique où toutes les réalisations personnelles et collectives et toutes les relations doivent être revues sans cesse pour déceler ce qu’elles ont pu transporter de destructeur ou ce qu’elles peuvent encore transporter de destructeur. Le risque redoutable est que nous n’osions plus agir.


Le Seigneur Jésus nous a dit dans l’évangile proclamé mercredi : « Qui commet le péché est esclave du péché ». Ainsi parle-t-il en saint Jean : il n’y a pas d’entre deux. Un petit péché place du côté du péché et fait sortir du côté de Dieu. Il est juste et bon que la tradition morale ait appris à distinguer les péchés mortels et les péchés véniels, ceux qui nous coupent de la relation vivante avec Dieu et ceux qui l’endommagent seulement, mais nous ne devons pas négliger la formule de la bienheureuse Isabelle de France : « Ce péché est véniel mais il est mortel à mon cœur. » Aux yeux de Jésus, nous ne pouvons nous résigner à aucun péché. Mais il ne nous prive pas d’agir. Il vient au contraire nous libérer en nous donnant la lumière pour désigner le péché comme péché et la force pour ne pas y consentir. Nous ne pouvons pas davantage nous contenter de ce que toute activité humaine se paie d’une perte, d’une dégradation, dans la nature. Certes, une telle dégradation n’est pas de soi de l’ordre du péché mais du mal, mais chacune de ces dégradations, chacun de ces déchets, signifie le règne du péché en chacun de nous et en nous tous. L’être humain est invité à œuvrer l’œuvre du Père, il ne peut se satisfaire de la souiller ni beaucoup ni même un peu.


Mardi, nous avons entendu le Seigneur Jésus déclarer dans l’évangile : « Vous, vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut. Vous, vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde. » N’entendons pas ces paroles comme si elles opposaient l’en haut et l’en bas. Entendons-les plutôt à la lumière du psaume qui chante : « La terre a donné son fruit ; Dieu, notre Dieu, nous bénit. » Ceux qui sont d’en bas sont faits pour monter et celui qui est d’en haut pour s’abaisser pour les rejoindre et les emmener plus haut avec lui. Le monde n’est pas fait pour rester enfermé en lui-même, et il est « monde » dans la bouche de Jésus selon saint Jean lorsqu’il ne veut pas être rejoint et tiré vers ailleurs, c’est pourquoi Jésus ajoute : « Vous mourrez dans vos péchés. En effet, si vous ne croyez pas que moi, JE SUIS, vous mourrez dans vos péchés. » Car, telle est la bonne nouvelle de Jésus : lui vient pour que le poids du mal et l’esclavage du péché n’emportent pas l’humanité, mais bien son acte à lui qui vient nous rejoindre jusque dans les profondeurs de la mort pour nous entraîner dans sa Résurrection. Par sa plénitude acquise jusque dans sa chair mortelle, il nous assure qu’aucun mal ne restera oublié au terme de l’histoire, aucune victime ne sera purement et simplement passée au compte des pertes et profits. Si toute activité de production suscite du déchet et de la pollution et risque de créer des situations d’injustice, et si toute relation, même la meilleure, ne peut jamais être indemne de causer de la déception ou de la souffrance, Jésus nous assure que Dieu, lui, ne se résout à ce que l’histoire humaine avance en marchant sur des victimes qui en serait comme les déchets. Jésus est venu pour tout récapituler et pour tout tirer vers le Père, en commençant par les plus « petits » ou les plus « abîmés ». Ce faisant, il nous invite à oser chercher l’œuvre du Père en chacun de nos actes, chacune de nos réalisations. Il nous rend libres, non pas de faire ce qui nous plaît sans réfléchir, mais parce qu’il nous rend la capacité d’agir comme des fils ou des filles du Père, prenant soin de la maison commune et de tous les êtres en commençant par nos frères et sœurs en humanité, avec qui nous avons à tâcher de faire de cette terre et de ce cosmos une « maison commune ». Cet effort n’est jamais achevé, notre œuvre ici-bas ne peut être que mêlée, mais Jésus se livre pour que toute existence humaine vaille la peine d’être vécue et puisse déboucher dans la vraie « maison commune », dans la communion éternelle de Dieu.


Au cours de la première soirée, a été diffusé pour les évêques et leurs invités diocésains le film « Les Pépites » a montré avec force ce drame de l’histoire dont le Créateur refuse de se contenter. Mais que deviennent, que pèsent ceux et celles des enfants de la décharge qui n’ont pu être intégrés au programme de Monsieur et Madame des Paillières ? Que deviennent, que pèsent, dans les vues du monde de ceux et celles qui pensent globalement, les esclaves, les enfants et les femmes, les ouvriers sous-payés, que l’on retrouve au long de l’histoire ? En aucune des œuvres dont nous profitons, nous ne pouvons totalement négliger ces victimes, moins encore que nous ne pouvons ignorer ce que la production de ces œuvres a causé de pollution et de déchets. Il me semble que nous devrions, nous chrétiens, être capables de regarder cela en face, parce qu’il est venu, l’Envoyé d’en haut, l’Envoyé du Créateur, nous le savons, nous, et qu’il a fait que la fin de l’histoire perce les atroces clôtures de la mort et du péché. C’est pour cela qu’il y aura, nous le savons, un jugement : là sera mis au jour ce que nous avons vraiment engagé dans nos actes et ce qu’ont provoqué nos œuvres. Mais cette lumière ne sera pas pour nous accabler, mais pour nous permettre de faire la vérité et de tourner vers le Père, en le remettant à la force de son pardon même ce que nous n’aurons pas su faire ici-bas vraiment en lui. 

Cette foi ne saurait être un prétexte à ne pas se préoccuper des effets négatifs de toute action. Au contraire, nous devrions, nous chrétiens, profiter de la lucidité exacerbée de notre époque et contribuer à cette lucidité, mais en croyant qu’il est possible, Dieu aidant, de chercher des moyens de production et de consommation nouveaux, attentifs à limiter le mal qui pourrait être suscité et à transformer les relations sociales en n’étant pas dupes de leur capacité à générer de l’injustice et de la violence.


Depuis cette vue un peu trop synthétique, je voudrais recueillir quelques convictions quant aux sujets qui nous ont occupés. 

Tout d’abord concernant les productions et créations humaines. Avec nos invités diocésains, nous avons entendus deux conférences remarquables, l’une donc de M. Colrat, philosophique et théologique, et l’autre de M. Bertrand Badré, ancien directeur général de la Banque Mondiale et fondateur d’un fonds d’investissement, et des témoignages extrêmement stimulants. Nous avons aussi réfléchi ensemble en petits groupes, grâce aux prodiges de la technique. Dans ces groupes, chaque invité a apporté beaucoup. Nous avons eu l’écho de ce qui se cherche, de ce qui se fait, de ce qui se réfléchit, dans des milieux très divers et dans des niveaux de responsabilité très variés, pour agir, œuvrer, produire et commercer, échanger, tout en prenant en compte le risque constant


- L’humanité doit œuvrer, ne pas se laisser paralyser par la conscience du mal inévitable et du péché qui corrompt tout. Mais désormais nous ne pouvons pas produire sans avoir conscience des déchets et des pollutions que notre activité induit et sans chercher à les réduire ou à les recycler, ni non plus sans être conscients que tout travail, tout labeur, crée à des degrés divers des risques en matière d’hygiène et de sécurité.


- Il serait vain et même dangereux pour l’humanité d’entretenir l’illusion que nous pourrions vivre vraiment sans laisser de traces de notre passage. Nous pouvons même au contraire nous réjouir de laisser une telle trace. Mais nous pouvons et devons chercher à toujours mieux réduire les pollutions et les déchets, l’impact négatif de notre production, parce que même si nous ne pouvons que tendre à ce but sans jamais l’atteindre, cette tension nous entretient dans l’attente de la vie en plénitude où nous serons purement bienfaisants les uns pour les autres.


- L’accélération des pollutions vient de l’effort considérable fourni par l’humanité, notamment occidentale, pour nourrir une population nombreuse et fournir au plus grand nombre le plus de produits possibles. Si l’accroissement de l’empreinte de l’humanité sur la nature vient pour une bonne part de l’accroissement du nombre des humains, l’ampleur de cet accroissement tient aussi à une recherche exacerbée de possession, au fait que nous cherchons la preuve de notre existence dans l’appropriation de biens plutôt que dans la qualité de nos relations aux autres, à nous-mêmes, au cosmos, à Dieu. A la société de consommation, ne peut s’opposer qu’une spiritualité du désir. Seule l’abondance spirituelle peut faire goûter la joie d’une sobriété matérielle, nous a expliqué Paul Colrat.


- Se pose ici la question du motif de notre agir, de l’élan qui nous pousse à œuvrer. Est-ce le profit, comme ce fut théorisé, M. Bertrand Badré nous l’a brillamment rappelé, pour des raisons qui, pour n’être pas que mauvaises n’étaient pas suffisantes, ou bien est-ce la volonté de répondre à un besoin humain, un service à rendre qui est mieux rendu dans un contexte de dynamisme économique plutôt que de simple économie de subsistance ?


- « On ne travaille que sur ce que l’on mesure », a affirmé M. Badré, et c’est plus que vrai. De quelles manières mesurons-nous notre agir, notre œuvre, pour la valoriser à nos propres yeux ? Et comment regardons-nous l’œuvre d’autrui ?  Ne mesure-t-on que ce que l’on produit ou aussi ce que l’on suscite de déchets et de pollution ? Quels instruments de mesure nouveaux pourrions-nous imaginer ? Comment prendre en compte les destructions sociales et humaines ? Comment se fera l’équilibre ? - Parallèlement, à un autre niveau, étroitement coordonné néanmoins, dans mon agir, est-ce que je ne regarde que le but atteint ou est-ce que j’essaie de regarder les douleurs et les déceptions causées ? Notre jugement ici-bas sur nos actes et nos œuvres peut être de plus en plus précis, parce que nous ne regardons pas le jugement de Dieu avec crainte, mais avec l’espérance de savoir enfin ce que, réellement, nous avons fait.

Quant à la fraternité. Car il ressort des évangiles que l’œuvre de Dieu, l’œuvre qu’Il nous donne de faire, c’est de vivre en frères et sœurs, précisément en nous donnant les uns aux autres de vivre, chacun dans sa singularité, nos relations édifiant peu à peu une « maison commune » où chacun trouve sa place. Mais nous sommes conscients que cette vision magnifique suppose que nous soyons sans illusion sur les faux-semblants de la fraternité, sur le mépris, l’envie, la méfiance, le dénigrement, la colère qui habitent toujours plus nos cœurs et nos esprits et imprègnent nos actes et nos œuvres plus que nous ne le savons.


- Je voudrais remercier au nom des évêques et de leurs invités Mme Jeanne Zeller, M. Étienne Hirschauer, Mme Delphine Chouvet, M. Bertrand Foucher qui nous ont apporté leur témoignage et les EDC et le Secours catholique qui nous ont permis de les découvrir. Car les uns et les autres nous ont montré qu’il était possible d’œuvrer dans ce monde, de produire des œuvres, en recyclant les déchets de notre système de production et de consommation et aussi en permettant d’accéder à la dignité du travail des personnes que notre système social peine ou même avait renoncé à y conduire. Il est sans doute significatif que le recyclage des objets soit si propice à la réintégration des personnes, encore une fois comme si les objets nous étaient un signal des effets de nos organisations sur les êtres humains. Il est impressionnant de voir que des hommes et des femmes pleins de talents et de compétences consacrent leur énergie et leur temps à permettre à d’autres de travailler en réorganisant le travail pour qu’il soit accessible à tous plutôt qu’en imposant les modes de travailler à tous. Certains ateliers en groupe ont montré que les associations diocésaines pourraient chercher de manière plus déterminée à être de tels lieux aussi. En tout cas, évêques et invités ont été remplis de joie en constatant ces réalisations.


- Un des apports importants de l’encyclique Fratelli Tutti est précisément de remettre en lumière la dignité du travail. L’effort de nos sociétés pour être plus inclusives mérite d’être reconnu, les chrétiens se doivent d’y contribuer de toutes leurs forces. Produire, créer, c’est forcément mettre en place des dispositifs de travail. Certes, il faut chercher la rentabilité et l’efficacité, mais l’imagination peut se faire créatrice aussi pour accueillir ceux et celles qui sont moins adaptables. Ils nous indiquent quelque chose de la dignité humaine eux aussi. Alors que le travail se transforme, que la robotisation soulage les humains de bien des tâches pénibles mais pourrait aussi un jour les remplacer tout à fait, il est important de nous souvenir qu’œuvrer, produire des œuvres, appartient à la dignité humaine. Certes, cela ne se limite pas au travail productif, mais le travail permet d’y accéder de manière responsable. Comment reconnaître et valoriser l’œuvre de chacun ?


- On a pu regretter que notre réflexion ne profite pas assez des efforts réels menés dans les grandes entreprises à la fois pour lutter contre la pollution et réduire l’empreinte écologique, mais aussi pour améliorer la sécurité et l’hygiène au travail, ici en France mais aussi partout dans le monde. On a pu regretter aussi que la dimension politique n’ait pas été assez considérée. Les transformations à vivre dans nos modes de production et de consommation comme dans l’organisation du travail ne peuvent en rester à des réalisations de taille petite ou moyenne. Seules les grandes entreprises et les États peuvent avoir une action à l’échelle de l’urgence et des défis écologiques comme à celles des défis sociaux. Nous aurons sans doute à oser une parole publique plus forte, relayant celle du Saint-Père.


- Ces trois réflexions permettent de vérifier que la question écologique et la question sociale sont intimement liées. Nous le vérifierons encore lors de notre session prochaine de novembre dont le thème sera : « Cri de la terre et cri des pauvres ». L’humanité ne peut faire avancer son histoire sur les débris qu’elle sème.


- ces réflexions me conduisent à une autre qui s’éloigne un peu de nos réflexions de cette session mais que le contexte social présent rend nécessaire. Le racisme et les questions de « genre » ne cessent de revenir habiter notre débat public. Le soupçon que tel comportement est raciste ou déterminé par des préjugés non critiqués semble constant dans la société. Il y a là quelque chose d’épuisant. Mais nous devrions, nous chrétiens, y être attentifs. Ce que le Seigneur nous révèle de nos œuvres et du péché devrait nous convaincre que nous ne sommes jamais indemnes de ces comportements. Des siècles de pratique de l’esclavage et de colonisation ont inscrit dans le tréfonds de nos regards, de nos pensées, dans nos réflexes, des manières de comprendre, d’analyser, de juger dont on ne guérit pas avec un peu de bonne volonté. Je l’ai dit : notre humanité accède à une lucidité jamais atteinte. Elle pourrait faire douter que des relations fraternelles soient possibles. Notre foi dans le Christ nous aide à comprendre que nos œuvres soient toujours entachées de ce que nous ne voudrions pas y mettre, mais qui s’y ajoute que nous le voulions ou non. Le désir d’être gentils les uns envers les autres et même le partage de la même foi ne suffisent pas à guérir totalement les relations entre des êtres humains nécessairement différents. La foi dans le Christ, si nous écoutons sa parole, nous appelle à être toujours plus attentifs les uns les autres à ce que nous portons en nous.


- dans ce contexte, notre déclaration du 1er février sur l’antisémitisme est importante. Nous y avons affirmé que guérir de l’antisémitisme serait la pierre de touche de l’accès à une fraternité universelle véritable. Il ne suffit pas devant le Seigneur de nous payer de mots. La purification de nos cœurs et de nos esprits est un effort constant. De ce point de vue, un travail sur la notion d’accomplissement, mais aussi sur la figure évangélique du Pharisien comme une analyse mieux partagée de ceux que saint Jean appelle « les Juifs » seront d’une grande utilité. 

Quant à la vie de l’Église. L’Église devrait être au milieu de l’humanité la promesse de la « maison commune » où Dieu et les êtres humains se retrouvent dans la paix et la joie de l’alliance. Elle l’est sacramentellement ; elle ne l’est pas toujours dans les faits. Nous le savions depuis longtemps. Nous savions qu’à l’échelle de nos communautés, de nos paroisses, de nos mouvements, des jeux de pouvoir sont toujours possibles, plus ou moins graves, plus ou moins risibles, que les frottements des caractères et des tempéraments sont inévitables. Plus d’ailleurs nous essayons d’agir ensemble pour ce qui nous tient profondément à cœur, plus il faut redoubler d’efforts pour supporter que tous les autres ne pensent pas ou ne réagissent pas comme soi. Nous avions pris conscience que des actions où des siècles passés ont pu voir comme une manière nécessaire de mener la mission de l’Église comme l’Inquisition pour le service de la vérité contredisaient l’essence même de la foi et que des œuvres où les siècles passés voyaient de la grandeur comme les croisades mais aussi les missions devaient être analysées avec lucidité. Mais nous avons découvert que notre Église transportait du mal dans ce qui pouvait paraître être son activité la plus positive, son œuvre éducative, son service de la croissance spirituelle des enfants et des jeunes. Les récits des personnes victimes rendus possibles par quelques-unes qui ont eu le courage de parler publiquement ont fait réaliser d’une part que ces drames n’étaient pas que quelques unités qui pourraient être attribuées aux fatalités de l’histoire, si tant est qu’un tel raisonnement soit chrétiennement tenable, mais qu’ils étaient aussi beaucoup plus destructeurs que ce que l’on croyait ou avait voulu croire. 

Depuis l’an 2000, l’Église en France s’efforce d’être attentive et réactive sur ce sujet. Depuis 2016, nous avons pris conscience que notre action n’était pas à la hauteur de la réalité. Nous avons travaillé, en nous efforçant d’écouter les personnes victimes et aussi des experts extérieurs ; nous avons œuvré pour construire entre nous évêques la convergence la plus profonde possible. Ce fut notamment le but de notre assemblée extraordinaire de la fin février. Car c’est l’œuvre du Malin de diviser toujours. Nous avons cherché à comprendre ce que Dieu attendait de nous, de notre génération d’évêques pour le bien du Corps entier de l’Église, en tout cas de l’Église catholique en France, et le service de l’humanité. Nous avons tâtonné pour trouver comment faire du bien aux personnes victimes qui ont tant souffert, non seulement des violences et agressions sexuelles subies mais aussi de l’indifférence, de l’incapacité de leur entourage de voir et de deviner ou d’entendre, de l’incapacité de l’Église, dans ses communautés et dans ses responsables, de mesurer ce qu’elles vivaient et supportaient dans le fil des jours, au-delà même des actes subis. Nous éprouvons de la colère mais surtout de la tristesse et de la honte en pensant que des prêtres ont pu user du pouvoir que le Christ leur avait donné et que l’Église leur avait confié pour commettre des œuvres de mort sur des enfants et des jeunes.


Dans cette assemblée nous avons pris des mesures concernant notre relation aux personnes victimes, concernant l’organisation de notre Conférence afin que la prévention soit inscrite au cœur de nos activités et aussi la transformation des relations pastorales, concernant enfin les moyens d’instruire les faits qui nous sont ou qui nous seraient révélés de la manière la plus juste et la plus efficace. Ces décisions sont exprimées en une série de onze résolutions dont la première donne le cadre général en détaillant les modes de responsabilité que nous reconnaissons à l’égard du passé, du présent et de l’avenir. Ces résolutions seront publiées dans un instant. Je ne vais pas les détailler ici. Ces résolutions s’accompagnent d’une lettre que nous adressons à tous les catholiques de France et à tous ceux et celles qui voudront la lire. Pour la première fois, nous prenons la parole ensemble envers tous sur ce sujet. Cette lettre, je ne vais pas la reprendre ici non plus. Je voudrais juste ajouter trois paroles.


-la première à l’égard des personnes victimes. Je remercie ceux et celles qui ont parlé et qui nous parlent. Je voudrais les assurer que nous avons pris et prenons leur parole au sérieux. Nous voulons continuer à vous écouter et à travailler avec vous.  Nous espérons que les dispositions que nous avons prises contribuerons à votre chemin de vie. Ce qui vous a été arraché ne peut vous être rendu, ne peut être réparé, nous le savons bien, mais nous ne pouvons pas rester sans rien faire, sans rien tenter. Vous avez surmonté comme vous avez pu ce drame. Vous avez construit vos vies, chacun à sa manière chacun selon sa propre histoire. Nous voulons mobiliser les moyens de vous accompagner, matériellement et spirituellement, selon ce que vous désirerez. Nous savons que nous pouvons facilement vous blesser, vous effrayer. Ce que vous avez subi nous révèle une prégnance du mal que nous ne voulions pas regarder. Nous sommes conscients que nos gestes les plus saints ont été utilisés contre vous. Nous en avons du dégoût, nous évêques comme les prêtres et les fidèles, mais nous vous devons de reprendre notre manière d’exercer et de comprendre le ministère apostolique que le Seigneur nous a confié.


- la seconde parole est pour les fidèles catholiques. Vous avez appris ces violences et ces crimes avec effroi, vous en êtes choqués, déçus, bouleversés. Tout le Corps de l’Église se trouve atteint par ce mal mis au jour. Nous devons ensemble prendre soin les uns des autres. Soigner n’est pas qu’un accompagnement plein de douceur. Il y faut aussi des décisions rudes, il y faut toujours un travail de vérité, un travail de diagnostic, rigoureux. Nous voulons le poursuivre au long des années. Nous vous appelons à nous aider à accompagner les personnes victimes. Ceux et celles qui parlent nous aident. Ceux et celles qui ne parlent pas ont besoin de sentir que nous ne chercherons pas à minimiser ce qu’ils ou elles supportent. Notre Église peut gagner en fraternité aussi dans cette attention.


- enfin une parole pour les prêtres. Il est horrible pour vous de découvrir que tel de vos frères a pu commettre de tels actes. Dans la mesure où certains ont abusé de leur ministère, nous tous, ordonnés, configurés au Christ Pasteur, nous nous interrogeons sur notre propre pratique. De quelles ambiguïtés ma manière de célébrer les sacrements, d’approcher les personnes, de recevoir le secret de leur âme, peut-elle être entachée ? Nous découvrons en nos frères la force de pulsions dont nous aurions pu espérer que le sacrement du baptême et celui de l’ordre et le sacrement du pardon nous préserveraient. Pourtant, notre ministère est un ministère de vie et de bonté. Pourtant, le Christ notre Seigneur est bien Celui qui a vaincu la mort et le péché et les sacrements qu’il nous donne de célébrer pour son peuple et la Parole qu’il nous charge de porter font advenir son règne, la libération de l’humanité de tout mal et de toute mort, l’espérance formidable que nos vies terrestres toujours mêlées de mort débouchent dans la communion éternelle. Dans le sacrement du pardon, vous approchez au plus près du mystère des âmes et du péché. Vous êtes témoins du travail de l’Esprit-Saint qui rend un être humain capable de désigner le mal qu’il fait et de choisir de ne pas en rester prisonnier en se mettant sous la force du Christ. Vous êtes les témoins et les agents de l’infinie patience de Dieu qui travaille parfois lentement dans le cœur des pécheurs pour les détacher du mal. Le secret de la confession n’est en rien complicité avec le mal et moins encore complaisance pour des confidences étonnantes. A travers nous, le pénitent s’adresse à Dieu et nous sommes les signes de l’écoute indéfiniment disponible du Dieu vivant.


Frères et sœurs, chers amis, au cœur de notre assemblée, hier jeudi, nous avons célébré l’Annonciation à Marie. Nous y avons contemplé ensemble le mystère invisible du dépouillement que le Fils bien-aimé a consenti pour entrer tout entier dans notre condition humaine, pour la prendre pour lui totalement, dans toute sa profondeur, « excepté le péché » non pour être différent de nous, mais parce que seule la sainteté permet la totale solidarité, et le mystère un peu plus visible du « oui » de Marie. D’elle, l’Immaculée, la belle Dame de Massabielle, nous recevons l’assurance qu’un « oui » plein, sans ombre, sans ambiguïté, est monté de notre humanité vers Dieu et qu’aucun mal, aucune trahison, ne peut défaire le nœud de l’alliance nouvelle et éternelle, scellée dans le Christ, vrai Dieu et vrai homme, et en Marie, sa Mère et notre Mère. 

Nous confions à Marie les décisions que nous avons prises. Elles décevront certains, elles étonneront d’autres. Elles sont modestes en fait, mais elles nous engagent pour l’avenir. Puissent-elles contribuer à ce que l’Église, notre Église catholique en France, devienne une « maison sûre » et soit le gage pour beaucoup de la « maison commune » où Dieu nous appelle.


Mgr Eric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France, à Lourdes, le 26 mars 2021

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